Par Anne Monnier
paru en septembre 2017
Aider N° 2
  • philosophie
  • vie
  • sens
  • valeur
  • réflexion
  • Être ou ne pas naître
  • Qu’as-tu fait de ta vie ?
  • Tout va bien, arrêtons là !
  • Encore une minute, monsieur le bourreau !
  • À quoi bon vivre si c’est pour mourir ?
  • Persévérer dans l’existence… ou pas

Qu’est-ce qu’une vie qui mérite d’être vécue ?

Comment évaluer qu’une vie vaut d’être vécue ? À quels critères se référer ? Décider du sens que l’on donne à sa vie, tout comme décider qu’elle n’en a plus, ne relève-t-il pas de la liberté de chacun ? Remue-méninges philosophique.
Illustration Clara Dupré


En 1982, Mme Perruche, qui est enceinte, présente des symptômes faisant penser à une rubéole, maladie que sa fille de 4 ans a contractée un mois plus tôt. Si cette maladie est sans gravité pour l’enfant, il n'en va pas de même pour un fœtus. Son médecin prescrit des examens sanguins. Mais suite à une erreur du laboratoire, Mme Perruche est considérée comme immunisée contre l’infection. Autrement dit, le fœtus ne risque rien. Elle poursuit donc sa grossesse, alors qu’elle avait indiqué à son médecin qu’en cas de résultats positifs aux tests, elle souhaitait procéder à une interruption volontaire de grossesse (IVG). Quelques mois après la naissance, en janvier 1983, Nicolas présente des symptômes qu’un expert attribue à la rubéole non détectée : troubles visuels et neurologiques graves, surdité bilatérale, cardiopathie. En 1989, les parents de Nicolas assignent le médecin et le laboratoire au nom de leur enfant, pour préjudice d’être né handicapé. En effet, si le diagnostic avait été correct, Nicolas n’aurait pas vu le jour.

Être ou ne pas naître


Personne ne souhaiterait voir naître son enfant avec de telles pathologies, c’est une évidence, mais cette affaire pose une question délicate : peut-on demander des indemnités pour le fait d’exister, au prétexte que cette existence n’est pas celle que l’on escomptait ? Si le laboratoire ne s’était pas trompé, Nicolas ne serait pas né, puisque la mère aurait choisi l’IVG. La conséquence de l’erreur de diagnostic est donc que Nicolas est venu au monde, et non qu’il a attrapé la rubéole, puisque les lésions ne pouvaient être évitées. Engager des poursuites et demander des indemnités, n’est-ce pas sous-entendre que certaines existences ne sont pas des vies et qu’il aurait peut-être mieux valu ne pas naître ?

Indépendamment de ce que l’on peut penser de la démarche des parents et des décisions de justice, cette affaire soulève une question souvent évoquée : celle de savoir ce qui fait qu’une vie mérite d’être vécue. On peut ainsi distinguer exister, qui est un fait, et vivre, idée qui suppose autre chose qu’un simple fonctionnement biologique.

 

Vivre, ce serait donner un sens au fait d'être là, par des actions, par des projets, par le plaisir que l'on éprouve.


On existe tant que nos organes fonctionnent et que nous sommes là. Mais exister suffit-il pour vivre vraiment ? Le seul fait que l’on puisse « être » tout en déclarant parfois que « ce n’est pas une vie » montre que cette distinction est communément admise. Vivre, ce serait donner un sens au fait d’être là, par des actions, par des projets, par le plaisir que l’on éprouve.

Qu’as-tu fait de ta vie ?


Les plus ambitieux voudront changer le monde, ou orienter le destin des hommes. Tel sera peut-être le moteur d’une action politique ou militante. D’autres verront dans le fait d’être utile le but suprême d’une vie sensée. Devenir médecin, infirmière, professeur sont des choix qui devraient en principe être issus de ce besoin d’aider à guérir ou à grandir. Donner un sens, ce peut être aussi vouloir laisser une trace de son passage, par la procréation ou la création : on laisse des descendants, ou on laisse un nom qui traversera les siècles, deux façons d’atteindre l’immortalité. Voici ce que l’on peut lire à ce propos dans Le Banquet de Platon, lorsque Socrate rapporte l’enseignement de Diotime : « La nature mortelle cherche toujours, autant qu’elle le peut, la perpétuité et l’immortalité ; mais elle ne le peut que par la génération, en laissant toujours un individu plus jeune à la place d’un plus vieux. [… ] C’est par ce moyen que ce qui est mortel, le corps et le reste, participe à l’immortalité. Ne t’étonne donc plus si tout être prise son rejeton : car c’est en vue de l’immortalité que chacun a reçu ce zèle et cet amour. » Et il ajoute un peu plus loin : « Si tu veux considérer l’ambition des hommes, tu seras surpris de son absurdité, à moins que tu n’aies présent à l’esprit ce que j’ai dit, et que tu ne songes au singulier état où les met le désir de se faire un nom et d’acquérir une gloire d’une éternelle durée. C’est ce désir, plus encore que l’amour des enfants, qui leur fait braver tous les dangers, dépenser l

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