Par Véronique Châtel et Jean-Paul Arif
paru en septembre 2017
Aider N° 2
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    « Ce que l’on a de commun avec l’autre, c’est la fragilité » – Eric Emmanuel Schmitt

    De pièces de théâtre en contes et romans, Éric-Emmanuel Schmitt traque la part d’humanité chez l’autre. Et introduit dans chaque nouvel opus des réflexions philosophiques sur la condition humaine. Rencontre avec un écrivain amoureux de la vie.
    Photo Serge Verglas


    Son territoire d’exploration, c’est la mécanique de l’homme, dont il se plaît à repérer les rouages charnières. Ceux qui font que la vie bascule vers la joie et l’optimisme, ou vers la tristesse et le pessimisme. Comment résisterait l’athéisme de Sigmund Freud s’il recevait la visite de Dieu ? Que serait devenu Hitler s’il était entré aux Beaux-Arts de Vienne ? À quoi ressemblerait l’odyssée d’un Ulysse partant d’Irak ? De quoi est fait le bonheur de Madame Toulemonde ? Et la fin de vie d’un garçon de 10 ans ? Quel est le rapport à la vie d’un musulman, d’un juif, d’un chrétien, d’un bouddhiste ou d’un confucianiste ? Autant de questions qui traversent l’œuvre d’Éric-Emmanuel Schmitt, du Visiteur aux Dix enfants que madame Ming n’a jamais eus en passant par La Part de l’autre, Ulysse from Bagdad, Odette Toulemonde, Oscar et la Dame rose, etc. Et qui entraînent – malgré eux – lecteurs et spectateurs dans des réflexions existentielles. Car c’est toute la maestria de l’ancien prof de philo devenu homme de lettres : glisser matières à cogiter dans des textes faciles à lire. « La simplicité requiert souvent un gros travail intellectuel et artistique. J’épure beaucoup pour obtenir une écriture suggestive et non descriptive », précise-t-il parfois aux grincheux qui lui parlent de simplisme. Dans les quatre nouvelles qu’il vient de publier, Éric-Emmanuel Schmitt aborde la thématique du pardon.

    Votre première nouvelle s’ouvre sur une incarnation de la grand-mère idéale que vous présentez avec ces mots : « Elle paraissait faire de la vieillesse un effacement mêlé d’altruisme. » Vous avez l’impression que, pour être acceptées, les personnes âgées doivent paraître gentilles ?

    Je regrette infiniment que notre époque souffre de jeunisme. J’ai bien connu Danielle Darrieux, qui a joué Oscar et la Dame rose à 86 ans : c’était une magnifique octogénaire. De même qu’elle avait été une magnifique sexagénaire et une magnifique trentenaire. J’essaie depuis toujours de lutter contre la dévalorisation de la vieillesse. C’est un temps de la vie où l’homme renoue avec quelque chose d’essentiel selon moi : la conscience de sa vulnérabilité.
    « On n'habite jamais  mieux l'univers avec attention, douceur et respect que lorsqu'on  se sait fragile, c'est-à-dire mortel.  »
    - Eric-Emmanuel Schmitt

    De même, l’enfant se sait vulnérable. Il sait qu’il vit dans un monde qui le dépasse. Il aborde la vie avec une humilité philosophique et il s’étonne. La première vertu du philosophe, c’est l’étonnement, disait Platon. Or, il y a un moment dans l’âge adulte où l’on veut croire que l’on sait. L’étonnement s’arrête, les questionnements s’interrompent. Avec la vieillesse et les fragilités du corps, les incertitudes réapparaissent. C’est pourtant lorsqu’on a conscience de sa fragilité qu’on peut se dire lucide.

    Photo Serge Verglas


    Lucide ? Qu’entendez-vous par là ?

    On n’habite jamais mieux l’univers, avec attention, douceur et respect, que lorsqu’on se sait fragile, c’est-à-dire mortel. Quand on se croit immortel, on est dans l’affirmation de soi et on peut se montrer brutal. Quand on pense que l’autre est immortel, il arrive qu’on le traite brutalement. En revanche, lorsqu’on a conscience de sa mortalité et de la mortalité d’autrui, on s’offre en partage la fragilité et on crée une nouvelle humanité. La conscience d’un « nous » se fonde sur la conscience d’une fragilité commune.

    D’où vous vient cette conscience de la fragilité ?

    Je suis de 1960, j’ai donc vécu les « années sida », avec des proches qui tombaient malades et mouraient. Voir mourir ses amis à 25 ans est une expérience qui transfigure. Mon lien à l’autre s’est modifié et s’est, dès lors, nourri de cette notion de fragilité. Au passage, cela m’a purgé de la colère et de la violence. Après avoir été un adolescent colérique, j’ai mesuré l’importance d’être bien dans l’instant présent. Sans heurt. Quand on prend le point de vue de l’autre, on change le

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