Par Anne Monnier
paru en décembre 2017
Aider N° 3
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    C’est quoi le bonheur ?

    Le bonheur est non seulement une quête pour la plupart d’entre nous, mais aussi un devoir, si l’on en croit le discours ambiant condamnant le malheur et tout ce qui s’y rattache : souffrance, vieillesse, pauvreté... Et si le bonheur se trouvait aussi dans les aléas dans la vie ?

    Illustrations : Aurélie Garnier

    Êtes-vous heureux ? De but en blanc, la question a de quoi déboussoler. Comment évaluer son capital bonheur ? Depuis 2011, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) propose d’utiliser l’indice BIB (Bonheur Intérieur Brut), reprenant une idée, née en 1972 au Bhoutan, d’un roi qui en avait marre de définir le niveau de vie des habitants avec les chiffres froids du produit intérieur brut (PIB). Les critères pris en compte dans le BIB sont notamment le revenu, le logement, l’emploi, la santé, la vie en communauté, le sentiment de satisfaction personnelle, la vie de famille… Grâce à cet indice qui permet de mettre le bonheur en équation, il ne serait plus seulement cet état subjectif que nous peinerions à définir et à trouver. En fonction des critères cités plus haut, chacun pourrait savoir s’il est un bon candidat au bonheur et s’il vit dans un pays bien classé.


    Inutile de préciser que celui qui vit seul, subit des difficultés financières, des problèmes de santé, ou un emploi sans intérêt n’est pas très bien placé et ferait mieux de renoncer tout de suite à sa quête du bonheur.


    Sans vouloir caricaturer ces statistiques, qui permettent peut-être des réajustements en fonction des résultats obtenus, on ne peut que constater qu’elles se fondent sur des évidences bien connues, selon lesquelles il vaut mieux être riche, jeune et en bonne santé que vieux, pauvre et malade. Faudrait-il renoncer à la quête du bonheur si les circonstances sont mauvaises ? Ne nous trouvons-nous pas renvoyés à une définition préconçue de ce que devrait être le bonheur, comme s’il était définissable ?



    Dessinez-moi le bonheur


    Kant l’explique bien dans les Fondements de la métaphysique des moeurs : « Le concept de bonheur est un concept si indéterminé que, malgré le désir qu’a tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut. » Ce que veut signifier le philosophe ici, c’est qu’on ne peut pas définir le bonheur, d’une part parce que chacun le conçoit différemment, mais aussi parce que même ce qui nous apparaît comme étant source d’un bonheur potentiel peut être une fausse piste. La richesse peut entraîner des soucis, une longue vie en bonne santé être faite d’ennui et de malheur, les autres peuvent devenir insupportables, la connaissance peut conduire à une lucidité douloureuse... Et ce que l’on redoutait peut finalement ne pas être si déplaisant (pensons à l’appréhension de certains divorces qui débouchent finalement sur une vie plus agréable), tandis que ce que l’on surestime peut ne pas apporter le bonheur escompté (comme lorsque l’on pense que l’on aura atteint le nirvana dès qu’on aura fait un beau mariage, acheté une belle maison, ou atteint telle ambition en général). C’est pour cette raison, conclut Kant, qu’il n’y a pas de principes pouvant déterminer une façon d’être heureux. Adieu le BIB…


     

    Peut-être faudrait-il arrêter de croire que le bonheur est là où on nous dit qu’il doit être.


     

    Une quête universelle


    Une difficulté émerge alors : car malgré l’impossibilité de définir ce bonheur, nous le désirons, nous le cherchons tous. Il est « la fin de nos actions », écrit Aristote dans l’Éthique à Nicomaque, ce qui signifie qu’il est ce en vue de quoi nous agissons, sans savoir exactement quel contenu lui donner. Il est cet état de perfection auquel il n’y aurait rien à rajouter, et nos diverses actions ne font que mettre en oeuvre les moyens d’y parvenir : celui qui veut de l’argent ne le veut pas pour la richesse elle-même, mais parce qu’il s’imagine que cela le rendra heureux (qu’il dépense son argent ou non). Il en va de même pour l’amour, la construction d’une famille ou tout autre projet. Voilà la quête universelle : tous les hommes recherchent le bonheur, ce à quoi Pascal rajoutait dans les Pensées « jusqu’à ceux qui vont se pendre », ce qui signifie que même le suicidaire s’imagine, en mettant fin à sa souffrance, trouver un état meilleur, un état de repos, de bienêtre que la vie ne lui a pas offert.



    Se gâcher la vie à chercher le bonheur


    Et peut-être le cherchons-nous d’une manière encore plus frénétique aujourd’hui, jusque dans des livres de conseils de ceux qui prétendent savoir ce qu’être heureux veut dire, dans des pratiques favorisant l’équilibre intérieur, voire dans des substances chimiques qui ne sont plus réservées à des cas avérés de dépression, car il ne fait pas bon ne pas être heureux, ou du moins ne pas en avoir l’air. Le malheur ou ce qu’on lui identifie, doit être caché, exclu, traité comme une chose anormale. On maintient à l’écart tout ce qui pourrait venir contrarier cette quête du bonheur : les mourants, les anciens en perte d’autonomie, les handicapés, les gens tristes... Le bonheur, entendu comme un bien-être sans faille, est exclut ce qui pourrait le contrarier. Comme si le bonheur était la norme, et le malheur l’exception que l’on doit congédier.

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