Par Juliette Cottin
paru en décembre 2017
Aider N° 3
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    Une solidarité universelle est-elle possible ?

    En 2050, la planète devrait compter 9,8 milliards d’habitants. En parallèle de cette inflation démographique, celle des catastrophes naturelles dues au réchauffement climatiques. D’ici là, et pour supporter ces conditions difficiles, parviendrons-nous à faire éclore une solidarité universelle ?

    Faire un don suite à une catastrophe naturelle relève d’un sentiment de solidarité individuel. Un élan altruiste en somme, envers d’autres hommes. Mais comment se construit et s’exprime la solidarité sur un plan collectif, dans un cadre national ou international ? À l’heure où la démographie poursuit une croissance exponentielle, dont le moteur sera l’Afrique au cours des trente prochaines années, et où les risques naturels sont renforcés par le réchauffement climatique, les inégalités, au sein des États comme entre les pays, menacent de se creuser davantage. Une solidarité universelle, au nom du bien commun, peut-elle émerger et exister ? Pistes de réponses avec la philosophe Mélanie Plouviez et la géographe, Magali Reghezza. 



    MÉLANIE PLOUVIEZ Maîtresse de conférences en philosophie à l’université Nice Sophia-Antipolis et directrice adjointe du Centre de Recherches en Histoire des Idées, elle est philosophe des sciences sociales et philosophe du droit. Auteure d’une thèse sur la sociologie d’Émile Durkheim, elle s’intéresse notamment aux questions du travail.



    MAGALI REGHEZZA Maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches en géographie à l’École normale supérieure, au sein du laboratoire LGP-Meudon, elle est géographe de l’environnement, spécialiste notamment des questions de risques naturels. Elle est directrice adjointe du Centre de formation sur l’environnement et la société de l’ENS.


    Comment définiriez-vous la solidarité ?


    Mélanie Plouviez : La notion de solidarité englobe trois significations principales. La solidarité, c’est d’abord le sentiment subjectif de sympathie humaine qui me pousse individuellement à l’entraide. C’est en ce sens que je me sens, par exemple, solidaire des victimes d’une catastrophe climatique. La solidarité désigne également la propriété structurelle qu’ont les groupements humains de former des collectifs cohésifs. Une société peut ainsi être plus ou moins solidaire selon son degré de cohésion sociale et l’intensité des liens sociaux qui unissent ses membres. Mais la solidarité, loin de renvoyer seulement à un fait réalisé ( sentiment individuel ou propriété des groupes ), dessine aussi une exigence à réaliser :  le devoir moral de solidarité. C’est ce troisième sens qui prédomine lorsque l’on évoque la solidarité universelle.


    Magali Reghezza : Pour moi, la solidarité réside dans un partage juste des droits et des responsabilités sociales et environnementales, ainsi que des coûts qui y sont associés. Dans nos rapports entre êtres humains et avec ce qui nous entoure, en particulier la nature, nous avons des droits reconnus et plus ou moins respectés. Ces droits ont un coût, à la fois financier, social et environnemental. La question qui se pose est celle du prix à payer et du partage de ce coût : soit on le répartit équitablement, soit il va peser sur une ou des catégories de la population. La notion du partage « juste » variant beaucoup d’un système de valeurs à l’autre, d’une société à l’autre, il reste à déterminer qui aura les moyens d’imposer sa définition du « juste » au reste de l’humanité.




    La solidarité réside dans un partage juste des droits et des responsabilités sociales et environnementales, ainsi que des coûts qui y sont associés. » - MAGALI REGHEZZA



    Comment s’exprime actuellement la solidarité au sein de notre société ?


    M. P. Je répondrai à votre question en m’appuyant sur la distinction qu’Emile Durkheim, fondateur à la fin du xixe siècle de la sociologie, opère entre deux types de solidarité sociale. Selon lui, les sociétés évoluent d’une « solidarité mécanique » à une « solidarité organique ». Dans les sociétés dites premières et dans les sociétés anciennes, où prédomine la solidarité mécanique, les individus sont solidaires parce qu’ils partagent des croyances communes. Par exemple, c’est, d’après Durkheim, parce qu’ils partagent un identique respect religieux envers le totem que les membres du clan totémique vont réagir solidairement à l’encontre de tout profanateur. La solidarité mécanique est une relation de similarité. Au contraire, toujours d’après Durkheim, dans les sociétés modernes où prédomine la solidarité organique, les individus sont solidaires parce qu’ils accomplissent desfonctions différenciées et spécialisées. Par exemple, c’est parce qu’ils sont, chacun, spécialisés et, entre eux, complémentaires que l’agriculteur et le boulanger sont solidaires. La solidarité organique est une relation d’interdépendance fonctionnelle. Que nous apprend cette distinction durkheimienne sur la solidarité dans nos sociétés contemporaines ? Dans nos sociétés, la solidarité est principalement une solidarité dans et par le travail. Nous sommes solidaires les uns des autres parce que nous exerçons des professions spécialisées complémentaires les unes des autres. Surtout, les principales protections vectrices de solidarité sociale sont, dans nos sociétés, des protections liées au travail : droit du travail, assurance- chômage, retraite, etc. Ainsi, diminuer les droits et protections des travailleurs ne peut, dans nos sociétés, qu’affaiblir la solidarité sociale.


    M. R. Même au sein des sociétés qui ont pour intention de mener des politiques publiques « justes », des inégalités se développent. Ceux qui décident de ce qu’il est « juste » de faire ou non, sur le plan de la solidarité sociale ou environnementale, sont aussi ceux qui ont le pouvoir. Ce sont les dominants, plusriches en capitaux financier, juridique, social, éducatif, familial et culturel, qui décident de ces politiques. Ces inégalités se jouent à la fois à l’échelle internationale – Chine, France ou Burkina Faso n’ont pas le même poids dans les décisions internationales –, au sein des nations – selon l’origine, le genre, la religion –, et au niveau local. Ainsi, des métropoles imposent leur définition de la solidarité et leur système de valeurs, au détriment des territoires ruraux alentour. À Londres, l’accès des voitures au centre-ville étant limité, les habitants des zones moins centrales, souvent moins riches, paient les coûts du transport et de cette décision visant à diminuer la pollution. Ici, au nom du partage du coût de la transition énergétique, les plus pauvres, qui ne pourront pas acheter une voiture hybride ou payer le péage urbain, doivent supporter les contraintes financières. Dans les faits, des politiques qui visent la solidarité et la justice pour le bien de la planète et de la population deviennent exclusives, car les coûts sont mal répartis.

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