Par Marika Droneau
paru en avril 2018
Aider N° 4
    • Il me demande comment se passera sa « première fois »
    • Il regarde des vidéos pornographiques et se masturbe
    • Il dit qu’avec le corps qu’il a, personne ne le désirera jamais
    • Abus, grossesse, maladies… j’ai peur pour lui !
    • Il est trop tactile, se frotte à ses camarades : sa sexualité apparaît comme inconvenante et agressive
    • Il montre son sexe en public
    • Il est très secret et fermé : difficile de savoir s’il éprouve des sentiments et des désirs
    • Témoignage : "En institution, c'est comme si le sexe ne faisait pas partie du corps"

    Ciel ! Mon ado handicapé sent le printemps !

    L’éveil à la sexualité de son enfant est une étape délicate pour les parents. Particulièrement quand cet enfant est handicapé. Quelle attitude adopter alors ? Comment l’accompagner sans paraître intrusif ? Analyse et conseils.
    Avec Annie Birraux, psychiatre, et Denis Vaginay, psychanalyste

    Pas évident en tant que parent de voir les changements de la puberté opérer chez son adolescent en situation de handicap. Les questions et inquiétudes fusent : comment va-t-il appréhender son corps différent ? Comment lui laisser une intimité alors qu’il est dépendant ? Mon adolescent déficient mental saura-t- il gérer ses pulsions ? Comment l’aider à prendre conscience des interdits (exhibition, attouchements, etc.) ? Les réponses de la psychiatre Annie Birraux et du psychanalyste Denis Vaginay.

    Il me demande comment se passera sa « première fois »


    La question montre que l’adolescent, handicapé ou non, n’est plus un enfant et a les deux pieds dans la puberté – cela devait bien arriver ! Son corps prend de nouvelles formes : grossissement de la poitrine pour les filles, des organes génitaux pour les garçons, pilosité… Il commence à éprouver des sensations inédites – désir, excitation sexuelle –, et sa tête se remplit de nouvelles images et envies. Pas de panique ! Si la communication a été bonne dans l’enfance, aucune raison pour que cela change. Même si l’adolescence marque un tournant, car c’est un moment de détachement où l’enfant s’éloigne des objets d’amour parentaux pour accéder à ses choix propres. L’essentiel est d’être authentique. D’abord en lui faisant comprendre comment fonctionnent son sexe et celui de l’autre, chacun de leur côté puis ensemble. Il est important de décrire et nommer le désir et ses manifestations (érection, lubrification, éjaculation), de lui faire entendre qu’ils sont naturels. Qu’il doit être à leur écoute, chez lui et chez un partenaire éventuel. Important également de dire ce que sont des gestes érotiques, le sens que peut avoir un baiser, une caresse. Et de lui parler de l’acte sexuel comme d’une rencontre belle et agréable, à condition d’avoir décidé quand et avec qui elle aurait lieu. Il doit savoir qu’il s’agit d’une expérience émotionnelle forte qui peut le marquer toute sa vie. Il n’est pas nécessaire d’être concret au point de partager sa propre expérience… Aucun enfant n’a besoin de détails sur la vie sexuelle de son parent !

    Il regarde des vidéos pornographiques et se masturbe


    Il s’enferme dans sa chambre, et dans son historique Internet traînent quelques liens suspects… Pas de quoi sauter au plafond : regarder des vidéos pornographiques ne fera pas de lui un obsédé déséquilibré. Le rôle d’un parent est ici de replacer ces images à leur juste place : dans le domaine de la fiction, déconnectées de la réalité. La pornographie est aujourd’hui souvent le premier contact d’un adolescent avec la sexualité. Il ne doit pas s’attendre à vivre ce qu’il observe sur son écran ou se comporter de la même manière ! Mais l’intervention s’arrête ici, prévient Annie Birraux : les images qu’il visionne et la masturbation n’appartiennent qu’à lui. Inutile donc de laisser traîner ses oreilles derrière la porte ou de surveiller ses activités informatiques. Tout adolescent a besoin d’un espace intime à l’abri du regard parental. Même s’il est dépendant.

    Il dit qu’avec le corps qu’il a, personne ne le désirera jamais


    Un adolescent handicapé doit savoir que même un corps différent, abîmé peut être aimable, désirable. Pour l’y aider, explique Annie Birraux les parents ont un rôle à jouer : « Ils doivent d'abord être eux-mêmes convaincus de cette possibilité. La seule manière pour lui de se réaliser et rencontrer des gens qui le désireront, c’est que ses parents lui aient donné l’idée qu’il le pouvait. » Cela passe par les compliments, le renvoi d’une image positive de son corps. Mais aussi par l’enseignement que le désir sexuel ne repose pas que sur l’apparence physique. Un comportement, une attitude peuvent rendre une personne désirable tout autant qu’un joli corps. Dernier élément : ne pas le laisser se décourager par ses limites physiques. Il ne pourra jamais avoir de rapports avec pénétration ? Et alors ? Il y a plus d’une façon de faire l’amour. Le corps recèle de zones érogènes où la rencontre sexuelle peut avoir lieu !

     

    Même un corps différent, abîmé peut être désirable.


    Abus, grossesse, maladies… j’ai peur pour lui !


    Il est possible de prévenir sereinement les situations à risque en informant son ado le plus tôt possible. À commencer par la notion de consentement : personne n’a le droit de le toucher sans qu’il ne l’ait voulu, et inversement. Aux parents de l’aider à discerner ce qui peut être abusif dans un comportement : baiser volé, caresse imposée, pression pour un rapport sexuel... C’est de cette façon qu’il apprendra à exprimer son non-consentement, ainsi qu’à reconnaître et respecter celui de l’autre. Autre élément incontournable : la contraception. Il est essentiel de nommer et montrer les différents moyens – a minima la pilule et le préservatif – de ne pas tomber enceinte et de ne pas s’exposer aux infections sexuellement transmissibles lorsque des tests n’ont pas été faits. Le ton n’a pas besoin d’être alarmiste ! L’objectif est de lui donner des clés, pas de lui faire peur.

    Et s’il ne comprend pas ce qui lui est expliqué ? Il existe aujourd’hui des outils pédagogiques pensés pour que tous les jeunes, y compris déficients mentaux, puissent avoir accès à ces informations. Le site du CRIPS Île-de- France propose aux parents et aux éducateurs différents supports sous formes de jeux à imprimer, pour permettre aux adolescents d’être actifs dans cet apprentissage. Par exemple, ils sont invités à exprimer leur avis (d’accord ou pas d’accord) sur telle ou telle situation théorique : faire l’amour pour faire plaisir à l’autre, toucher une personne alors qu’elle a dit non... Autre exercice : reconnaître les différents modes de contraception sur de petites vignettes, et les placer sur une silhouette selon leur utilisation, bouche pour la pilule, sexe pour le préservatif, etc.

    Il est trop tactile, se frotte à ses camarades : sa sexualité apparaît comme inconvenante et agressive


    Un adolescent ayant un handicap mental n’est pas un être de pulsion chez qui la parole n’a aucun effet. S’il a développé des comportements inadaptés avec les autres, cela peut être au contraire à cause d’un manque de communication sur la sexualité : « Il existe alors un manque en lui, explique Denis Vaginay. Il va donc vouloir faire des expériences, découvrir ce qu’on lui a dissimulé, tester les limites. » La solution pour l’accompagner ? Oser en parler. Nommer avec lui les parties de son corps, ses réactions, lui permettre de prendre conscience de sa sexualité. Si les parents se sentent démunis, ils peuvent faire appel à certains instituts ou associations (le Centre Ressource Autisme, le Planning Familial, les IREPS ) proposant ce type d’approche, parfois sous forme d’ateliers : relaxation, observation du corps, travail sur les sensations. Deuxième élément : poser les interdits dès le plus jeune âge. Il faut lui donner les mêmes limites qu’à n’importe quel enfant, et les lui répéter. « Je me souviens de cet enfant trisomique que ses parents laissaient embrasser tout le monde, raconte le psychanalyste. Ils ne voulaient pas le brimer et trouvaient mignons ses élans d’affection. Mais arrivé à la puberté, ils se sont accompagnés d’érections, de frottements, et sont devenus gênants pour l’entourage. Il a donc fallu lui expliquer les limites alors qu’il avait déjà pris de mauvaises habitudes : il a mis plus de temps à les comprendre. Il faut exiger des enfants handicapés qu’ils aient un comportement qui réponde aux mêmes codes sociaux que tout le monde. »

     

    Il faut lui donner les mêmes limites qu’à n’importe quel enfant.


    Il montre son sexe en public


    En cas d’exhibition, le mieux est de dire clairement à son adolescent : « Je ne veux pas te voir nu. Ça ne m’intéresse pas. » Il doit prendre conscience que sa nudité ne regarde pour le moment que lui. Pour l’y aider, la douche doit lui être laissée dès que possible : il s’agit d’un moment privilégié de soi avec soi, où il peut sentir qu’il est le propriétaire de son corps. Comment lui faire comprendre que sa nudité lui appartient s’il y a toujours quelqu’un pour la voir ? L’idéal est de lui faire saisir la notion d’intimité. Pour cela, un parent peut dire à son enfant qui montre son sexe ou le touche en public : « Tu peux faire ça là où les autres ne sont pas. » « Il est préférable de formuler la consigne de cette façon plutôt que de dire “fais ça dans ta chambre”, indique Denis Vaginay. Car elle permet à l’adolescent de mieux saisir le sens de l’intimité, et de déterminer lui-même l’espace dans lequel elle s’exercera. »

    Il est très secret et fermé : difficile de savoir s’il éprouve des sentiments et des désirs


    Toutes les personnes, même lourdement handicapées, éprouvent des sentiments et du désir. « Mais la manière de les exprimer dépend de leurs capacités relationnelles, précise Denis Vaginay : elle est d’autant plus fruste que celles-ci sont modestes. » Ainsi, certains adolescents en grande dépendance affective et fonctionnelle se contenteront de témoignages affectueux (baisers, étreintes), mais ne désireront pas une activité sexuelle réellement partagée allant jusqu’à des actes aboutis. Pour prendre conscience de ces désirs et accompagner au mieux son ado, le dialogue est fondamental – qu’il soit avec ou sans appui verbal. Il faut être à l’écoute de ses mots, de ses gestes, pour pouvoir ensuite avancer vers lui des propositions adaptées : possibilités de rencontres, ateliers d’éveil à la sexualité, jeux… Mais même avec la meilleure observation, pas d’illusions : dans un registre aussi intime, il n’est ni possible ni souhaitable de percer tous les secrets de son ado !

     

     

    Témoignage : "En institution, c'est comme si le sexe ne faisait pas partie du corps"


    Je suis maman d’un jeune adulte de 23 ans atteint du syndrome de l’X fragile. Il s’agit d’une maladie génétique qui se caractérise par des troubles du comportement proches de ceux de l’autisme et, dans le cas de mon fils, une déficience intellectuelle sévère. Depuis ses douze ans, il est pris en charge dans un internat spécialisé et rentre chez nous le week-end et les vacances scolaires. Les premières années, il n’a jamais été question de sexualité dans l’institution. Silence radio. Comme si le sexe ne faisait pas partie de son corps. À moi de faire le travail, donc : j’ai acheté des livres imagés sur le développement du corps de la fille et du garçon… Mais il ne voulait rien entendre.

    Et puis le jour où mon fils a touché le sein d’une fille, où il s’est pincé le sexe devant ses camarades, il est tout à coup devenu un « agresseur potentiel » aux yeux des éducateurs ! Nous avons eu d’urgence un rendezvous chez le psy. « Il faut augmenter le traitement aux neuroleptiques, il faut protéger les autres », nous a-t-on dit. Une alarme a été fixée à la porte de sa chambre pour permettre au veilleur de nuit d’intervenir au moindre mouvement ! L’équipe éducative s’est révélée désemparée. Une éducatrice s’est inscrite à une formation « Vie sexuelle et affective », la volonté de bien faire est indéniable… Mais il y a encore du chemin à parcourir. Je ne comprends pas que la sexualité des jeunes ne soit pas prise en compte en institution. C’est encore un vrai tabou !

    Courrier de Simone F., 59 ans, à la revue Aider

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